Féminisme et féminismes

Voici une présentation des courants du féminisme. Pour être plus concrète, on les présente à peu près par ordre d'apparition historique. Le féminisme évolue : parfois, un courant donne naissance à un autre qui lui demeure apparenté; parfois, un nouveau courant introduit quelque chose de très différent qui vient bouleverser le paysage. La naissance d'un nouveau courant ne signifie pas qu'il remplace les précédents : au contraire, il y a un foisonnement de courants qui coexistent, ou de tendances à l'intérieur des courants.

 

 

Féministes avant le mot

Si le « féminisme » a pu faire son apparition dans nos sociétés, c'est que de nombreuses femmes ont agi, avant que le mot existe, avant même qu'un mouvement de femmes commence à s'organiser, vers 1850, en Occident. Isolées dans leur siècle et dans leur pays, ces femmes ont réclamé de pouvoir jouir de la même liberté et des mêmes droits que les hommes de leur temps. Elles l'ont fait pour elles-mêmes, lorsqu'elles portaient des projets que seuls des hommes étaient autorisés à réaliser. Elles l'ont fait aussi au nom de toutes les femmes, lorsqu'elles contestaient l'infériorité et la tutelle qui leur étaient imposées, et réclamaient les « droits de la femme et de la citoyenne ».

 

 

Le féminisme égalitaire

C'est le courant qui s'élève au début des années 1900 contre l'inégalité des sexes et la discrimination des femmes. Ses grandes conquêtes seront le droit de vote et l'accès à l'éducation pour les femmes. Il remet en question la place traditionnelle des femmes et les contraintes que la société leur impose , conquiert des espaces de travail, fait ses marques en différents domaines : syndicalisme, littérature, histoire, tout en favorisant l'accès des femmes à tous les lieux dont elles sont écartées.

C'est un courant qu'on appelle aussi féminisme libéral, parce qu'il est issu de la démocratie libérale occidentale; on le dit réformiste, car il vise à améliorer le système social en faisant aux femmes la place qui leur revient de droit, et ne s'attaque pas à ce système social.

Ce courant est toujours actuel : il veut améliorer les conditions de vie des femmes, assurer leur égalité avec les hommes, favoriser leur accès aux postes de pouvoir dans le monde politique et économique tel qu'il est. Il négocie l'équité salariale, la conciliation travail-famille-études, revendique les garderies, les congés parentaux.

 

 

Le féminisme de la différence

Se situant plutôt dans la culture que dans la politique, ce courant féministe affirme une identité différente pour les femmes. Ce n'est pas tant la position sociale qui est considérée par ce courant, mais une différence sexuelle qui détermine des valeurs, un autre rapport au corps. Il valorise la maternité, biologique ou symbolique, comme porteuse de pouvoir pour les femmes.

On l'appelle aussi féminisme essentialiste, parce qu'il affirme une essence féminine. Il met au centre de son analyse l'expérience féminine plutôt que la construction sociale des genres. Il réclame l'égalité dans la différence.

Il se déploie surtout dans les domaines spirituel, artistique et littéraire ou même psychanalytique. Présent depuis le début du vingtième siècle, il se manifeste sous différentes formes, même s'il est maintenant marginal : écriture de femme, mouvement des sorcières, revalorisation de la maternité comme destin de la femme.

 

Le féminisme anarchiste

C'est un courant qui n'a jamais pris beaucoup d'ampleur à lui seul, mais qui a traversé le siècle dernier, dans le mouvement anarchiste d'abord, puis de façon autonome dans des groupes anarcha-féministes ou féministes libertaires; il inspire de nombreuses militantes à travers d'autres courants féministes. Sa caractéristique est le refus des hiérarchies et de toute oppression, pas seulement de l'oppression patriarcale; il porte le projet de construire des formes d'organisation autogérées, pour limiter les possibilités de prise de pouvoir ou de domination.

 

 

Le féminisme radical

Bien qu'on puisse identifier certaines féministes radicales avant 1960, c'est vraiment après cette date que le féminisme radical se développe. Plutôt que d'inégalité ou de discrimination, il parle d'oppression des femmes. Il se dit radical parce qu'il va à la racine du problème : il utilise le concept de patriarcat pour désigner le système par lequel les hommes dominent les femmes, autant dans la vie privée que publique.

Le féminisme radical affirme que la violence contre les femmes est le principal moyen utilisé par le patriarcat pour les contrôler. De là naissent les groupes de lutte contre la violence ainsi que le mouvement de santé des femmes. Ce féminisme affirme que « le privé est politique », c'est-à-dire que l'assignation des femmes au foyer, à la sphère privée, n'est pas naturelle mais qu'elle vient du pouvoir politique que les hommes exercent sur les femmes. Par conséquent, désobéir, changer l'ordre des choses à la maison devient aussi un geste politique qui a des répercussions sur l'ensemble de la société. Combattre la violence conjugale est une lutte politique.

À l'intérieur de ce courant, inspiré par le marxisme et en rupture avec le système socio-économique, le féminisme matérialiste montre le mécanisme de division sexuelle du travail : aux hommes le travail de production, aux femmes le travail de reproduction. Alors que le travail de production est rémunéré, le travail de reproduction (mise au monde des enfants, entretien du logis, soin des personnes) est non payé : c'est le travail invisible des femmes. Le capitalisme et le patriarcat se conjuguent pour exploiter les femmes.

C'est aussi au sein du courant radical que se développe le féminisme lesbien, qui dénonce l'hétérosexisme, c'est-à-dire l'obligation patriarcale d'exercer la sexualité avec quelqu'un de l'autre sexe.

 

 

Le féminisme Black ou féminisme de couleur

On l'appelle aussi féminisme afro-américain. C'est un courant révolutionnaire (par opposition à réformiste), qui s'est déployé à partir d'une pratique très concrète des femmes noires américaines dès les années 1970 : celles-ci ne trouvaient pas leur compte dans le mouvement féministe blanc, où elles étaient sans cesse marginalisées et exclues de la définition des enjeux collectifs. De plus, en tant que noires, elles étaient aussi renvoyées par le racisme de la société à une classe sociale inférieure. Elles ne pouvaient pas choisir entre leur condition de femme, leur condition de couleur, ou leur pauvreté pour décrire leur situation et pour déterminer leurs luttes : il fallait tout prendre. Elles ont ainsi conscientisé la jonction du sexe, de la race et de la classe sociale comme créant une situation spécifique d'oppression, et même celle de l'orientation sexuelle, amenée par les lesbiennes noires. Ici, racisme, patriarcat, capitalisme et hétérosexisme apparaissent comme des systèmes d'oppression liés ensemble.

Le féminisme Black s'est développé hors du féminisme blanc occidental, et même contre lui, par son exigence de prise en compte des oppressions multiples. Dès les débuts, il s'est associé aux féminismes autochtone, latina, musulman, et autres, parfois aussi appelés féminismes de couleur.

 

 

Les féminismes post-coloniaux

Des femmes autochtones des Amériques, des latino-américaines, des latinas et des chicanas, des femmes en Asie, en Afrique subsaharienne et en pays arabes, développent leurs propres féminismes, certaines depuis quelques dizaines d'années, d'autres beaucoup plus récemment. Ces groupes ont en commun de vivre ou d'avoir vécu une colonisation par l'Occident. Leurs féminismes mettent en évidence l'oppression coloniale et sa jonction avec les systèmes patriarcal et capitaliste.

Ces femmes développent des analyses et des luttes ancrées dans leurs propres réalités, en s'autonomisant face au féminisme occidental qui, centré sur lui-même, a souvent des tendances hégémoniques et colonialistes à l'égard des autres femmes. Elles articulent par exemple une théorie du bien-vivre qui propose un tout autre modèle de vie en société que celui de la croissance économique et du développement capitaliste.

Le courant du féminisme décolonial se nomme ainsi pour se distinguer d'une analyse post-coloniale faite par des occidentales, qui sont critiques du système colonial, mais qui sont situées à l'intérieur du système colonisateur.

 

 

 Le féminisme intersectionnel

Il naît du féminisme de couleur qui met en évidence la jonction des oppressions, mais depuis les années 90 il se déploie en débordant largement son origine et en influençant le féminisme blanc. Pour ce courant, il faut tenir compte du croisement des diverses oppressions pour comprendre la situation des femmes. Il montre que les systèmes d'oppression conjugués entraînent des contraintes significatives pour les personnes : être de couleur dans une société blanche, ET pauvre dans une société de consommation, ET handicapée dans une société de personnes valides, ET autochtone dans un territoire colonisé, voilà qui fait de la vie de tous les jours un parcours à obstacles multiples.

À l'inverse, ne pas connaître ces contraintes est un privilège. Les privilèges sont issus de la position sociale et ils sont source de pouvoir, d'aisance, d'accès à de multiples possibilités; ils introduisent des inégalités entre les personnes, y compris entre les femmes elles-mêmes. Pour que toutes les femmes deviennent libres, il faut tenir compte des oppressions multiples, prendre conscience des privilèges attachés à notre position et être plus attentives aux femmes les plus minorisées, celles qui ont moins de moyens pour se faire entendre. Le féminisme intersectionnel demande une grande solidarité entre toutes les femmes dans toutes leurs luttes pour la justice et la liberté.

 

 

L'écoféminisme

Il apparaît dans les années 1980, quand les préoccupations environnementales commencent à devenir plus fortes en raison de l'exploitation des ressources naturelles et des premières catastrophes écologiques d'envergure. Il s'est d'abord déployé en rapport avec les pays du Sud, où les femmes sont directement concernées dans leurs conditions de vie par la détérioration de l'environnement, notamment par les sécheresses et le déboisement qui affectent leur approvisionnement quotidien et leurs pratiques agricoles.

Il est aujourd'hui un courant encore insuffisamment articulé, mais qui se taille de plus en plus de place dans les analyses et pratiques féministes. D'une part, la crise écologique s'impose comme une donnée majeure de l'analyse sociale pour la critique féministe. D'autre part, les groupes féministes qui agissent en alliance avec les peuples autochtones ne peuvent que prendre conscience de la menace que représente, pour leurs territoires et leurs modes de vie, le développement des mines et des énergies pétrolières et hydro-électriques.

 

 

Le féminisme post-moderne

Il naît au tournant des années 1990, en forte réaction critique aux courants égalitaire et radical, dont il hérite toutefois des gains. Il réfute l'unité du mouvement des femmes et fait valoir la diversité des situations : l'acceptation des différences est centrale. Il insiste sur les résistances et les marges de liberté pour renverser les systèmes inégalitaires.

Plus particulièrement, le courant du féminisme queer affirme que les catégories de sexe et de genre sont des constructions sociales, et que leur division binaire (homme-femme, masculin-féminin) est contraignante et limite les possibilités d'identité et d'orientation sexuelle. Il veut donc déconstruire ces catégories pour que les personnes puissent choisir leur identité, une identité qui n'a pas à être fixée mais qui peut être changeante et que les autres doivent respecter. Son champ de bataille est plus celui de la culture et de l'expression de l'identité que celui de la politique et des structures sociales.

Le transféminisme est la convergence du féminisme post-moderne et des luttes trans. Il dénonce l'hétéronormativité comme source de l'oppression des personnes trans et il utilise des outils théoriques et politiques féministes pour lutter contre l'ensemble des systèmes d'oppression. Son but est la reconnaissance des transidentités et de la pluralité des identités de sexe et de genre.

 Les vagues du féminisme

On parle souvent des vagues du féminisme. Cette image est utile pour montrer l'émergence de nouveaux mouvements, mais elle est trompeuse aussi : elle laisse penser qu'une vague en remplace une autre, alors que les divers courants du féminisme continuent à coexister.

La première vague est celle qui occupe la première moitié du vingtième siècle en Occident: elle est caractérisée par le combat pour les droits des femmes. Elle est souvent assimilée aux féministes égalitaristes, mais il est important de savoir qu'il existe déjà à cette époque des féministes révolutionnaires. Il faut aussi noter que le féminisme égalitariste n'a pas disparu avec l'apparition de nouvelles vagues, mais qu'il est toujours actif.

La deuxième vague s'élève au début des années 1960. Après une vingtaine d'années moins actives sur le plan du féminisme. elle apporte un bouillonnement intense. Elle est souvent assimilée au féminisme radical, mais elle est bien plus large : les féministes noires américaines s'imposent avec leur activisme et leur nouvelle vision et, un peu partout dans le monde, les féminismes anti-coloniaux commencent à mener leurs propres luttes.

La troisième vague s'élève dans les années 1990 comme celle de la diversité des féminismes : elle apporte des visions multiples des conditions des femmes et du féminisme. Elle a été assimilée à une génération de jeunes; il est vrai que beaucoup de jeunes ont pu y trouver leur place comme féministes mais, outre qu'elle ne rassemble pas toutes les jeunes féministes, elle n'est pas qu'une affaire de génération et elle est là pour durer, à côté des autres vagues toujours vivantes.


 Comment s'y reconnaître? Où se situer?

Tous ces courants se retrouvent plus ou moins dans le mouvement féministe québécois, qu'ils pénètrent ou influencent de diverses façons.

Par exemple, les nombreux groupes de service qui existent actuellement s'apparentent au courant égalitaire par leur tendance à améliorer les conditions de vie sans remettre en question le système socio-économique. Les groupes de défense de droits s'apparentent plus au féminisme radical par leur contestation de l'ordre social, mais plusieurs d'entre eux ont aussi intégré des éléments du féminisme anarchiste et, plus récemment, de l'écoféminisme, notamment en vertu de leur travail partagé avec les femmes autochtones.

Devant la diversité grandissante de la société et la meilleure connaissance des autres sociétés, l'approche intersectionnelle devient une clef de compréhension et un outil de solidarité pour plusieurs féministes, dans différents courants, même si pour d'autres cette approche représente un risque d'éclatement du féminisme.

Beaucoup de jeunes sont attirées par le féminisme post-moderne : elles prennent leurs distances par rapport au féminisme radical ou égalitariste des générations antérieures et explorent des territoires nouveaux. Si les oppositions se font parfois vives entre elles et les féministes radicales, on les voit aussi ensemble pour manifester contre les violences faites aux femmes ou pour le partage des richesses.

S'interroger sur le courant avec lequel on a le plus d'affinité comme féministe est utile pour approfondir notre vision et asseoir notre action sur des bases plus solides et solidaires, sans nécessairement nous forcer à nous camper dans l'un ou l'autre des courants. Des courants se recoupent et se transforment : par exemple, des féministes matérialistes s'affirment décoloniales, le féminisme de couleur est aussi intersectionnel. De vives controverses traversent certains de ces courants ou les opposent entre eux : les féminismes, tout comme les féministes, n'ont pas fini de bouger et de nous faire réfléchir!

 

 

Résumé des courants et tendances

Féminisme égalitaire ou libéral (1ère vague)

Féminisme de la différence ou essentialiste

Féminisme anarchiste ou anarcha-féminisme

Féminisme radical (2e vague)
     Féminisme matérialiste
     Féminisme lesbien

Féminisme Black ou de couleur

Féminismes post-coloniaux
     Féminisme décolonial

Féminisme intersectionnel

Écoféminisme

Féminisme post-moderne (3e vague)
     Féminisme queer
     Transféminisme